13 janvier 2013 : les partisans de la famille Père-Mère-Enfants font leur coming-out

Dans son grand bureau doré, François H. serre les fesses et soupire. Quel week-end pourri…  Un combattant mort au premier jour de l’intervention au Mali, le fiasco de la tentative d’exfiltration en Somalie, et maintenant cette manifestation monstre contre une loi soi-disant consensuelle.

 Il parcourt pour la énième fois la courte note fournie par la Préfecture de Police. Les chiffres sont là, devant lui. Et c’est énorme. Une mobilisation comme en voit peut-être une fois par demi-siècle. Plus d’un million de personnes. Le cauchemar de tout Président normal. Et l’autre gourde qui a annoncé en début d’après-midi que la mobilisation était sans doute moins forte que prévue par les organisateurs. Elle ne pourrait pas s’occuper de ses pilules de 3ème génération plutôt ? Bon, faut dire que la police a annoncé une manifestation de 100 à 300 000 personnes ce matin. Quelle équipe de bras cassés…

***

 ITINÉRAIRE D’UN MANIFESTANT GÂTÉ

10 h 30 – Arrivée à Denfert-Rochereau. La place est encore ouverte à la circulation mais grouille déjà de personnes en Tee-Shirt jaunes (accueil), oranges (sécurité) ou verts (logistique). Je suis volontaire pour être dans une équipe de sécurité. C’est l’heure du brieffing par notre responsable de zone. Les visages sont souriants, mais déterminés. Nous avons tous conscience que nous vivons un jour qui pourrait influencer profondément la destinée de notre pays.

12 h 30 – La place est désormais pleine. Notre zone commence à se remplir sur l’avenue du Général Leclerc. La sono crache. Les manifestants piétinent. La pression monte. C’est l’heure. Tels des spermatozoïdes s’élançant vers l’ovule, la course à la Tour Eiffel des trois cortèges Bleu-Blanc-Rose démarre ! Qui arrivera le premier ?

14 h 00 – « Pourquoi on avance pas ? » m’apostrophent les manifestants autour de moi. Il faut dire que nous avons progressé d’environ 100m en 1 heure alors que les premiers manifestants sont déjà arrivés à la Tour Eiffel. Beh, j’en sais rien moi… J’ai beau avoir un joli T-Shirt orange avec écrit Sécurité, je n’en ai pas la moindre idée. Mais c’est l’occasion de discuter et de rigoler avec les uns et les autres.

Un peu plus loin dans la rue Froidevaux, nous croisons une manifestation de l’inénarrable Basile de Koch. Son mot d’ordre : « Le mariage pour personne ! ». Il en appelle à la sagesse et à l’expérience de François Hollande sur le sujet pour libérer l’humanité de cette chaîne.

Les passants que nous croisons ne font preuve d’aucune animosité. Parfois de l’indifférence, mais souvent de l’empathie. Cela me rappelle le sondage vu la veille dans le Figaro : 39% des sondés sont plutôt favorables à la manifestation, 29% indifférents et le dernier tiers hostile. Une vision plus nuancée que celle de M. le Président de l’Assemblée Nationale : « Manifester à côté de ce qu’il y a de plus ringard, je leur [NDLR : les députés UMP et FN] souhaite bien du plaisir ! » lus dans Le Point. Qu’il se rassure, je crois que tous les manifestants ont passé une journée plaisante !

Photo prise à 14 h 53, rue Froidevaux au niveau du cimetière du Montparnasse.

 

16 h 00 – Notre cortège avance toujours péniblement dans le Boulevard Pasteur. Nous y sommes engagés depuis quasiment une demi-heure mais nous n’avançons pas. En revanche, l’ambiance devient vraiment délirante. Tous les manifestants dansent alors que s’enchaînent les tubes de David Guetta et des Black Eyed Peas ! Il faut dire que les organisateurs ont annoncé quelques minutes auparavant que le Champ-de-Mars était déjà plein. Chacun sent que le succès est au rendez-vous. La Manif pour Tous vivra.

La descente du Boulevard Pasteur est vraiment très longue. Nous commençons à croiser des manifestants qui reviennent du Champ-de-Mars et  remontent prestement vers la gare Montparnasse pour attraper le train du retour. Pour bon nombre d’entre nous, la journée a déjà commencé depuis longtemps. Mais le comptage est juste en bas. Et nous savons tous que chaque pied compte. Même les premières gouttes n’entament pas l’entrain et la bonne humeur du cortège soutenus par des volontaires en jaune très en verve.

Nous croisons un prêtre en soutane. Il demande une annonce parce qu’il a perdu son iPhone. Franchement, je n’ai rien contre les prêtres, mais je ne trouve pas cela très malin de porter une soutane aujourd’hui. Les médias n’ont pas besoin de cela pour nous caricaturer.

Photo prise à 15 h 40, place de Catalogne.

 

 

18 h 00 – La nuit est tombée, la pluie tombe encore. Nous passons au niveau de Sèvres-Lecourbe. Un peu plus haut, j’ai croisé un groupe de 3 jeunes adolescents : « Vous défilez pour ou contre le mariage des pédés ? ». Najat, il reste du boulot.

Malgré les conditions, l’enthousiasme et l’ambiance festive ne faiblissent pas. Une dame marchant avec une canne me demande si le point de comptage est encore loin.

Avenue de Suffren, derrière l’Unesco, je retrouve papa. Trop expérimenté pour être dans les équipes de sécurité, il a été affecté à une équipe logistique qui assure la collecte de fonds avec le soutien de la Brink’s. A 70 ans, ce jeune homme vert a passé 5 heures debout, à faire du sur place, en tendant le bras. Vu les conditions climatiques, son béret basque doit se sentir chez lui… Mais il est ravi !

Notre cortège se disloque peu à peu, les gens sont quand même pressés d’arriver. Mais ils veulent aller au bout.

19 h 00 – Au pied de la Tour Eiffel, l’ambiance ressemble plus à un lendemain de fête qu’à une Gay Pride. Les lieux sont quasiment déserts, pourtant deux cortèges (le mien et celui de la place d’Italie) continuent à déverser des manifestants qui, une fois arrivés au niveau de la scène s’égayent rapidement dans la nature parisienne. Des grappes de jeunes volontaires se racontent leur journée tout en recevant les instructions pour le rangement. Les organisateurs annoncent officiellement la dispersion de la manifestation.

19 h 26 – Je croise la fin du cortège parti de Denfert-Rochereau à Sèvres-Lecourbe. Par curiosité, j’ai fait marche arrière depuis la Tour Eiffel. Jusqu’au dernier manifestant, la foule est encore compacte, vivante, joyeuse. Il ne me reste plus qu’à regagner mes pénates. Avec des rêves pleins la tête. Mais sans illusion. La police a annoncé 340.000 participants – ce qui est déjà énorme en soi – mais permet au gouvernement de ne pas sur-réagir et aux principaux médias de minimiser la mobilisation.

DES CHIFFRES ET DES ÊTRES

Je me dois une contribution personnelle à la polémique sur les chiffres de la mobilisation. A vrai dire, je trouve l’avalanche de textos et de mails sur les « vrais » chiffres contre-productive. C’est un peu comme les miracles. Ils renforcent la foi des croyants et le mépris des agnostiques. Le fameux colonel de l’Armée de l’Air à la retraite, les RG, les gendarmes : chacun a des « sources sûres » qui ne peuvent susciter que ironie et mépris pour les partisans de la loi. Et même si l’analyse du Général Dary ne fait que confirmer l’intuition des opposants, son auteur est trop engagé pour prétendre être audible. Plus inattendue, l’estimation de The Economist, peu suspect de conservatisme en matière sociétale, est intéressante : « Up to 1m protesters ».

Pour ma part, j’ai une source très fiable, quoique tout aussi officieuse. Compte tenu des risques évidents, des policiers étaient présents au point de collecte où opérait mon papa (cf. ci-dessus). Après plusieurs heures de vie commune, mon papa a sympathisé avec un vieux commissaire. Celui-ci lui a indiqué que, d’après tout ce qu’il entendait, « c’était une manifestation à 1 ou 1,2 million de participants ».

Comme je l’ai dit précédemment, j’ai été un peu déçu en arrivant sur le Champ-de-Mars. J’ai pensé que c’était dommage de ne pas avoir réussi à rassembler tout le monde en même temps pour une belle « photo de famille. En fait, j’ai compris après, en voyant les photos, que c’était tout simplement parce qu’il n’y avait pas la place ! Les artères menant au cœur étaient complètement bouchées. Lorsque Miguel Medina (AFP) a pris sa photo, vers 15h30, j’étais à la place de Catalogne. Et c’est bien à ce moment-là que les organisateurs nous ont informés que le Champ-de-Mars était déjà plein ! Comment est-il possible de remplir le Champ-de-Mars avec 340.000 manifestants moins tous ceux qui étaient encore en route (au moins 60.000 sur le seul itinéraire rose) ?

***

Résumons. Si je communique les chiffre réels, je ne peux pas ne pas tenir compte de la mobilisation. Et un parfum de 1984 commencera à flotter. Celui de l’école libre, pas du livre. Mais si j’opère le moindre recul tactique sur le sujet, je vais encore me coltiner les écolos… Pourquoi suis-je obligé de défendre cette réforme ?

Bon, allez, c’est qu’un mauvais moment à passer. Dans deux mois, la loi sera votée. Dans 5 ans, tu ressouderas ta courte majorité autour de la GPA. Dans 20 ans, le clonage sera entré dans les mœurs. Et dans 50 ans ? Bon, arrêtons la fiction. L’important, c’est aujourd’hui. La réforme du marché du travail, l’augmentation de la TVA, Notre-Dame des Landes : pour faire passer tout ça, j’ai besoin du mariage homo. Allons-y franchement. Et fermement. Au culot.

Quelle expression emploie-t-on devant une bonne choucroute garnie ? Ah oui, consistante. C’est bien ça : la mobilisation était « consistante ». Allons dîner maintenant.

***

A SUIVRE…

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