Banlieues : au cœur des fractures de la société française

Je découvre la vie d’un quartier estampillé « banlieue » depuis quelques mois pour mon travail. Je vous livre ici quelques impressions. Sans filtre.

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La première chose qui frappe en arrivant dans une banlieue, c’est la quasi-absence de Blancs. Sauf des vieux qui ont investi dans des appartements neufs dans les années 60. Aujourd’hui, ces bâtiments sont misérables. Les murs sont décrépits. Les cages d’escalier sont jonchées de détritus. Elles sentent l’urine et le shit. Au milieu des barres poussent des écoles aux fenêtres protégées par des barreaux. Pour les protéger des violences urbaines, elles ont été transformées en prisons. Beaucoup de barres ont été détruites et remplacées par des petits immeubles dans le cadre du Plan de Rénovation Urbaine. Mais la grande erreur a été de croire que cette rénovation urbaine suffirait à casser la spirale du ghetto : échec scolaire, chômage, délinquance et, plus récemment, radicalisation religieuse.

Les banlieues ne sont pas des « no-go zones ». En tout cas, je ne me suis jamais senti menacé. En revanche, je ne m’y sens plus tout à fait en France. J’ai l’impression que la loi de la République n’est pas celle qui s’applique. Vous pouvez garer votre voiture n’importe où. Vous ne risquez pas un PV. La police est quasiment absente. Elle intervient ponctuellement pour des interpellations musclées contre des djihadistes ou des dealers présumés. Elle débarque en nombre et en tenue anti-émeutes, notamment à la veille du ramadan. Cette démonstration de force n’est sans doute pas le meilleur moyen de restaurer la confiance avec les habitants. Je ne blâme pas les policiers, je suppose qu’ils obéissent aux ordres. « Pas de bavure, quelques images spectaculaires de temps en temps pour les caméras pour montrer que nous agissons ».

Les dealers sont installés au pied des immeubles. La directrice d’une association a négocié avec eux qu’ils arrêtent le trafic quand les enfants sortent de l’immeuble. Les dealers leur font des sourires. Normal : ils se connaissent tous. Une barre d’immeubles, c’est une grande famille. Il subsiste une forme de solidarité qui a disparu ailleurs. Pendant la canicule de 2003, une proportion moindre de décès avait été relevée. C’est d’ailleurs le paradoxe de ces quartiers. Les parents sont partagés entre le désir de voir leurs enfants prendre leur envol et quitter leur quartier et la crainte qu’ils subissent de mauvaises influences une fois sortis de ce cocon.

Beaucoup de foyers vivent uniquement avec des revenus sociaux. La société préfère leur donner du surimi plutôt que de leur apprendre à pêcher. Cela a des conséquences sur le niveau de vie, l’intégration sociale et la dignité des parents. Cette stagnation sociale se transmet comme un virus. Au-delà du cercle familial, c’est la société elle-même qui leur renvoie une image dévalorisante de leur condition de banlieusard. La banlieue, c’est l’impasse, l’échec, la misère. Cela crée une forme d’autocensure pour les enfants. Ils ne s’autorisent pas des rêves de réussite scolaire ou d’avenir professionnel. Enfants d’exclus, ils resteront des exclus. C’est particulièrement marqué dans l’esprit des enfants issus de l’immigration des pays d’Afrique, généralement des anciennes colonies. La France les a humiliés et continue de les humilier. Il y a une volonté. Ce n’est pas vrai pour les enfants d’autres pays. Chez eux, il y a plutôt de la curiosité pour leur pays d’adoption – voire de la fierté quand la France gagne au foot. La France est une terre nourricière mais demeure une terre étrangère.

En plus de concentrer les difficultés économiques et sociales, les banlieues sont le déversoir de toutes les misères. A chaque flambée de violences, les foyers les plus aisés – ou plutôt les moins précaires – fuient tandis que les derniers arrivés viennent s’entasser ici. Loin des quartiers où habitent ceux qui leur ont dit que la France pouvait les accueillir. Ainsi, les enfants de primo-arrivants qui ne parlent pas français viennent surcharger des classes déjà difficiles.

Echec de l’école, échec de l’intégration

Ces enfants sont souvent perdus entre deux cultures, déracinés des deux côtés. Ils se sentent étrangers quand ils rentrent dans leur pays d’origine. Quant à la France, personne ne leur en parle, personne ne leur a jamais vraiment appris à l’aimer. Seulement à la niquer. Autour d’eux, il n’y a personne qui puisse témoigner d’un attachement charnel, viscéral à la France. La France n’évoque quasiment rien pour eux à part la laïcité qui cherche à les stigmatiser. Les parents demandent plus de « mixité », c’est-à-dire des enfants blancs. « L’apartheid territorial, ethnique et social » de Valls est une réalité. Il devient difficile de s’intégrer dans un pays quand il n’y a plus une unité culturelle dominante à laquelle s’agréger.

Les parents déplorent le niveau de l’enseignement proposé par l’Education nationale. A l’école primaire, les dégâts ne sont pas trop apparents. Les difficultés s’accentuent au collège. Le niveau de français est le principal frein des collégiens qui peinent à comprendre ou à exprimer une pensée construite et nuancée. Le nombre d’heures de français est largement insuffisant par rapport aux besoins de ces enfants. Leurs parents ne parlent pas bien le français et bien souvent ne savent pas l’écrire. Le recours aux méthodes globale et semi-globales accentue les difficultés. Les enfants se contentent de répéter les mots qu’ils lisent sans forcément comprendre le sens d’un texte. Ils sont dans l’intuition et non la réflexion. Faute de comprendre le sens, ils ont beaucoup de mal à mémoriser les connaissances. Comme tant d’autres petits Français, me direz-vous. Mais leur environnement est moins stimulant. Comment motiver des enfants dont les parents ne travaillent pas et qui peuvent gagner un RSA en « chouffant » pendant une journée pour les dealers ?

Le système scolaire n’est plus capable de répondre aux défis de l’intégration. Beaucoup d’enseignants sont envoyés là pour leur première affectation après le concours. Ils ont en grande majorité une sensibilité de gauche et sont animés par des principes généreux. Ils tiennent rarement plus de 5 ans. Après, ils demandent à partir car ils se sentent devenir « racistes ».

Je n’incrimine ni les habitants, ni le corps enseignant. Ce sont nos dirigeants qui sont les uniques responsables de cette immense gâchis de talents. Ils ont renoncé à donner à ces enfants une instruction de qualité. Et ils ont sans doute surestimé les capacités d’intégration de notre pays.

Croissance d’un Islam identitaire

Les écoles musulmanes connaissent un vrai succès. Il vient notamment de la déception par rapport à l’Education nationale. Ces écoles sont le plus souvent hors contrat mais ne s’astreignent pas vraiment à suivre le socle commun des compétences et des connaissances (le programme défini par l’Education nationale). Les enfants y apprennent surtout l’arabe et le Coran. Les parents ne sont pas toujours convaincus par ces écoles mais y envoient leurs enfants pour qu’ils soient bien « encadrés ».

La vie quotidienne est imprégnée de l’Islam. Les femmes sont quasiment toutes voilées. Certaines portent des robes intégrales. Je vois très peu de burqa. Je n’ai rien contre les personnes qui pratiquent leur foi avec piété. Pour les croyants sincères et éduqués, la foi est le moteur de nombreux engagements au service des autres. D’ailleurs, la grande majorité des musulmans sont très contents de rencontrer des chrétiens croyants. Pour eux, un monde sans Dieu est impossible. La foi en Dieu nous rapproche.

Mais la dynamique est actuellement du côté d’un Islam rigoriste importé des pays du Golfe. Les vieux ne se reconnaissent d’ailleurs pas dans ce courant qui attire à lui des jeunes paumés en quête d’une raison de vivre. Comme le dit le père Jean-Marie Petitclerc : « on a plus de jeunes radicalisés qui se musulmanisent que de jeunes musulmans qui se radicalisent ». Un Islam radical et violent fournit donc une planche de Salut à des jeunes paumés nourris au nihilisme de nos sociétés occidentales contemporaines.

La question de l’Islam ne peut cependant pas se résumer à la lutte contre ces mouvements violents, largement consensuelle. La montée en puissance d’un Islam refusant les lois de la république est beaucoup plus inquiétante. Les prémisses s’observent à petite échelle dans nos banlieues. Certaines jeunes filles se voilent pour ne pas être importunées dans la rue. Certaines jeunes filles un peu émancipées ne reviennent pas de vacances. Les gens le savent mais préfèrent ne rien dire. Pour illustrer la problématique des mariages forcés, le pouvoir préfère mettre en scène une famille bourgeoise bon teint.

Il y a des féministes en banlieues. Pour faire entendre leurs voix, elles n’urinent pas sur l’autel d’une église avec les seins nus. Lors de la Journée de la Femme, elles se retrouvent en petit comité au café du quartier et sirotent un kawa en terrasse, lieu habituellement dévolu aux hommes. Le petit café du quartier qui ne vend plus d’alcool.

« Jusqu’ici tout va bien » disait le film La Haine en évoquant l’homme qui saute dans le vide et voit défiler les étages. C’était il y a 22 ans. Malheureusement, le sol n’est pas encore atteint. Il continue de se rapprocher. Et rares sont ceux qui semblent prêts à déplier une toile pour amortir la chute. Au contraire. Les pompiers sont agressés ; les pyromanes encensés. L’affaire Mehdi Meklat est venue confirmer cette complaisance des faiseurs d’opinion à l’égard de ceux qui attisent la haine.

Et la banlieue ne cesse de grossir et de grignoter le territoire national.

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5 Commentaires

  1. Tu quoque my friend ?
    Je suis pour le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, mais à quand une vision réellement impartiale de l’époque coloniale ? une travail d’historiens non-idéologues qui permettra à chacun, de tous cotés, de se faire une idée non-réductrice sans être manipulés ? où on aura une vision de 1750 à aujourd’hui de ce qui s’est passé réellement ? ce qui était bien, ce qui était mal ? de chaque coté ?
    Dans tous les cas je ne crois pas que la colonisation ait été une humiliation.
    En France la parole publique dénigre notre histoire avec un prêt-à-penser lénifiant « les Blancs sont les salauds, les Colonisés les gentils ». Alors les ex-Colonisés se disent humiliés, forcément.
    Note bien aussi que :
    – Ce que j’écris ici n’enlève rien au sentiment d’abandon que les populations des banlieues ressentent aujourd’hui et que je reconnais comme grave
    – Mon grand-père n’a humilié personne
    Bien à toi Orti 🙂

    1. Attention, je ne me fais pas historien mais sociologue (en toute simplicité). J’essaie de comprendre d’où vient cette animosité sourde… C’est une interprétation de leurs sentiments pas une conviction personnelle !
      Je crois pouvoir dire que je ne suis globalement d’accord avec toi (c’est mon côté un peu macroniste ;o))

  2. Evidemment c’est un peu moins rigolo que d’habitude , il faut dire que le sujet est grâve voir crucial et qu’on tellement envie de regarder ailleurs , bravo pour cette description sans oeillères ni fard

  3. Salut Orti, j’aime bien ton article, il me fait réfléchir, moi qui ai bien conscience de n’a avoir jamais mis les pieds dans ces quartiers, ou alors de les avoir traversés par erreur, en voiture, les portes fermées… :-S toussatoussa…
    mais je m’interroge sur ta phrase « La France les a humiliés et continue de les humilier.  » peux tu préciser ?
    A+

    1. Cher Lud, merci de ta lecture attentive. Dans cette phrase, je me fais l’écho de leur perception. L’humiliation initiale, c’est la colonisation. Et celle qu’ils continuent de subir, c’est leur relégation dans un environnement pourri et leur exclusion – voulue ou subie je ne sais pas dire – de la société. En espérant que cela t’éclaire !

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